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Le PQ

Montée et déclin d’un grand projet politique

Quiconque visite le Québec pour la première fois est surpris par l’importance qu’on accorde dans la province au PQ. La raison en est bien simple : le PQ a été au centre du plus important projet politique des cinquante dernières années au Québec, celui de la nationalisation du papier hygiénique et son accès universel et gratuit.

On ne peut comprendre l’importance du PQ sans s’intéresser au contexte qui l’a vu naître : la Révolution tranquille. Lorsque le Parti libéral de Jean Lesage se fait élire en 1960 après plus de quinze années de gouvernement de l’Union nationale, un vent de changement souffle sur le Québec. Le mot d’ordre est alors « Maîtres chez nous » et les réformes se multiplient : création d’un ministère de l’éducation et d’un réseau d’écoles secondaires publiques, mesures favorisant l’utilisation du français comme langue de l’administration, programmes sociaux et surtout, interventionnisme économique de l’État. Piloté par le jeune et fougueux ministre René Lévesque, la nationalisation de l’électricité devient la réforme-phare du gouvernement Lesage. On considérait alors qu’il s’agissait d’un pas décisif vers la prise en charge par les Québécois et les Québécoises de leur destin.

Certains par contre estimaient qu’il fallait aller encore plus loin et faire preuve d’encore plus d’audace. Il fallait que l’État intervienne pour à la fois stimuler l’économie, permettre une exploitation plus rationnelle des richesses naturelles du Québec et favoriser la justice sociale. Le papier de toilette est alors apparu comme une évidence : tous les citoyen·es en ont besoin, qu’ils habitent à Montréal ou en région, quelques soient leur genre, leur ethnie, leur langue, leurs revenus. Tous et toutes ont besoin de se torcher au moins une fois par jour. C’est alors que le projet de nationaliser le papier-cul a pris forme, surtout que la production était à l’époque contrôlée par des entreprises transnationales étrangères qui imposaient des prix exorbitants tout en bénéficiant de tarifs préférentiels pour l’exploitation des meilleures forêts du Québec pour la production à rabais de leurs rouleaux de papier à torcher. La nationalisation était pour les souverainistes hygiéniques la solution par excellence pour stimuler l’économie québécoise, gérer rationnellement une ressource précieuse et favoriser la promotion économique et sociale des Québécois et des Québécoises.

En 1967, le Parti libéral se déchira sur la nationalisation du papier de toilette, ce qui mena à l’expulsion de René Lévesque et des souverainistes qui fondèrent l’année suivante le PQ, dont l’article 1 du programme prévoyait la nationalisation du papier-cul. Le parti connut rapidement des succès électoraux impressionnants; même s’il n’a pu faire élire qu’une poignée de candidats lors de l’élection de 1970, ceux-ci jouèrent un rôle clé pendant la Crise d’octobre de cette année-là, lorsque la province connut la pire pénurie de papier de toilette de son histoire et que le gouvernement fédéral imposa les mesures de guerre. (Je vous recommande de voir à ce sujet le chef d’œuvre de Michel Brault, Les ordres, surtout pour la scène où Claude Gauthier en est réduit en prison à s’essuyer avec une de ses chaussettes).

Après avoir formé un premier gouvernement en 1976, le PQ organisa le premier référendum sur la nationalisation du papier-cul avec la question suivante :

« Le Gouvernement du Québec a fait connaître sa proposition de créer la Société Québécoise du Pqpier de Toilette qui permettrait au Québec d’acquérir le pouvoir exclusif de réglementer, de produire et de distribuer gratuitement à la population tout le papier-cul nécessaire au bien-être des Québécois et des Québécoises, à leur développement économique et moral ainsi qu’à la promotion du fait français en Amérique. En conséquence, accordez-vous au Gouvernement du Québec le mandat de nationaliser le papier hygiénique sur l’ensemble de son territoire? »

Les opposants à la nationalisation se lancèrent alors dans une campagne axée sur la peur en agitant le spectre des pénuries et des coûts colossaux de l’opération qui entraînerait la ruine de la province. Le gouvernement fédéral et le premier ministre Trudeau (père) en particulier fit valoir que le papier de toilette est de compétence fédérale tout en promettant quand même du changement. Si bien que les opposants (le camp du « non ») l’emportèrent finalement par une marge de 20 % (avec 60 % des voix contre 40 % pour le camp du « Oui »). À l’annonce du résultat, le premier ministre Lévesque déclara : «Si je vous ai bien compris, vous êtes en train de me dire de nous torcher avec nos doigts».

Malgré cet échec, le PQ est réélu en 1981, remportant 80 sièges et 49,2 % des suffrages. Le PQ décida de mettre en veilleuse la question de la nationalisation du papier de toilette et de se contenter d’être un bon gouvernement, ce qui n’a convaincu personne et se solda par le retour sur les banquettes de l’opposition en 1985.

De retour au pouvoir sous la direction de Jacques Parizeau en 1995, le PQ organisa la même année un second référendum dont la question était beaucoup plus directe :

« Alors, vous voulez qu’on le nationalise le papier-cul oui ou merde? »

Le 30 octobre 1995, avec un taux de participation de 93,5 %, le camp du Oui est défait de peu, récoltant 49,42 % contre 50,58 %. Jamais le Québec n’a été aussi près d’avoir son papier hygiénique national. Jacques Parizeau démissionna le lendemain et Lucien Bouchard devient premier ministre du Québec le 29 janvier 1996.

Estimant que la tenue d’un autre référendum peu après celui de 1995 serait voué à l’échec, Lucien Bouchard choisit d’orienter ses efforts vers des questions fort éloignées du papier de toilette, comme l’élimination du déficit budgétaire de la province et l’imposition de compressions massives dans les dépenses en santé et dans les programmes sociaux.

Avec la démission de Lucien Bouchard en 2001 commence la longue agonie du PQ. Bernard Landry,  André Boisclair, Pauline Marois, Pierre Karl Péladeau et Jean-François Lisée se succèdent à la direction du parti et tentent de réanimer l’intérêt pour la nationalisation du papier de toilette, mais le Québec semble avoir passé à autre chose. Le PQ s’enfonce alors dans des querelles byzantines concernant leur stratégie référendaire et prend même un tournant identitaire de droite avec l’épisode de la Charte des valeurs qui prévoyait offrir du papier-cul uniquement aux gens qui ne portent pas le voile islamique.

Le PQ est en ce moment en pleine course aux leadership où s’affrontent des clowns au sens figuré et un clown au sens propre. Ayons une pensée émue pour ce monument de la politique québécoise qui s’éteint dans la comédie la plus grasse.

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