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Matagami

Un cas unique de polyandrie traditionnelle en occident.

Tout a été dit au sujet de ce célébrissime village du Nord-du-Québec, objet de fascination pour les ethnologues du monde entier depuis que Claude Lévi-Strauss y a consacré une de ses plus brillantes analyses (Un cas unique de polyandrie en Occident, en 1958). Depuis presque quatre cents ans, hommes et femmes viennent de partout en Amérique du Nord pour s’y marier « à la sauvageonne ».

Les premiers contacts entre les Cris de Matagami et les Européens (les Britanniques de la Baie James et les Français de la Nouvelle-France) remontent au XVIIesiècle, alors que les voyageurs des compagnies de fourrures, avides des pelleteries de castor gras de la région, venaient commercer avec les trappeurs autochtones. Dès le début, ces Occidentaux furent stupéfaits par les moeurs sardanapalesques des Cris, surtout leur habitude de copuler en plein air lorsqu’arrivent les jours chauds de juillet. Le spectacle de jeunes femmes cris s’adonnant impudemment au triolisme ou au lesbianisme eut tôt fait de de faire voler en éclats les principes moraux des coureurs des bois. Ceux-ci n’eurent rapidement qu’un seul désir : celui d’abandonner le rigorisme moral de la colonie laurentienne et d’aller goûter au mode de vie plus libéral des Cris. Résultat : les jeunes hommes commencèrent à affluer, avec la ferme intention de ne plus jamais retourner à la « civilisation ».

Or, l’inclusion de tous ces célibataires à cette société autochtone exigeait qu’ils s’intègrent par un mariage dans un des clans matrilinéaires cris. La solution ne se fit pas attendre : les jeunes femmes cries se sont mises à prendre plusieurs maris — jusqu’à vingt, selon le témoignage du révérend père Charlesvoix :

« Les sauvagesses, ayant pris nombre démesuré d’époux, n’hésitent pas à s’afficher aux bras d’iceux et même de forniquer bestialement, à tour de rôle et au vu du reste du clan, avec tous leurs maris impies et maudits de Dieu. » (Histoire de la Nouvelle France, 1744)

Ce n’est d’ailleurs que la situation stratégique de cette enclave crie, à la lisière entre le territoire français et britannique, qui a pu garder ces unions polyandriques à l’abri des assauts des autorités religieuses.

Au moment de la conquête britannique de 1760, la petite société avait tellement accueilli de nouveaux arrivants qu’elle perdit graduellement son caractère autochtone, les Cris ayant migré plus au nord, dans la région de Waswanipi. C’est à cette époque que le village prit le nom de Matagami, qui n’est pas un mot cri, mais bien une contraction entre « matriarcat » et « polygamie ». Les Matagamiens ont maintenu jalousement la tradition des mariages « à la sauvageonne » polyandriques, qui forment plus de quatre-vingt pour cent des ménages de la municipalité selon le recensement de 2001. Même la cérémonie du mariage a peu évolué et se déroule encore aujourd’hui en plein air selon le même rite pluriséculaire, toujours entre le premier et le quinze juillet de chaque année. Le nouveau marié est d’abord « enchaîné » par les autres époux, qui le déshabillent puis percent son nez pour y installer l’anneau de mariage ; la mariée fait ensuite son entrée et entreprend le « nouage », qui consiste à embrasser rituellement le nouveau marié à cinq endroits : au nez, au menton, au sternum, au nombril, puis au sexe. Celui-ci doit ensuite prononcer les sept vœux en retirant les sept pièces de vêtement que porte la mariée. Suit l’accouplement « virginal » des nouveaux époux, sous les acclamations et les encouragements des autres maris qui se dénudent et se manuélisent en attendant leur tour. La cérémonie ne se termine qu’avec la consommation complète du mariage — parfois aux petites heures, lorsque le nouveau ménage comporte plusieurs hommes.

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