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Le zigonage

Quelle est la source des drôles de surnoms dont son affublés les politiciens québécois?

Ceux et celles qui connaissent un peu le Québec savent que ses habitants ont l’habitude d’affubler leurs politiciens de curieux sobriquets ; pendant toute sa carrière, René Lévesque fut surnommé « Ti-Poil », Robert Bourassa « Le Hot-dog » et Jean Charest « Patapouf ». Mais ce que peu de gens savent à l’étranger, c’est que nos politiciens héritent de ces surnoms ridicules suite à une cérémonie dont l’origine remonte au Régime français : le zigonage.

En 1664, un édit royal instaure la Coutume de la Prévoté et Vicomté de Paris comme seul et unique cadre juridique dans la Nouvelle-France. La première partie de ce code de lois traite du fonctionnement des seigneuries, des mécanismes définissant et régissant les droits et devoirs du seigneur dominant et des obligations des paysans (les censitaires). Or, la version de la Coutume qui a été instaurée en Nouvelle-France comportait une faute de transcription : dans la définition du poste de seigneur, plutôt que de spécifier « un homme ayant atteint sa majorité », le tabellion avait écrit « une personne ayant atteint sa majorité » — le brave fonctionnaire ne concevant probablement pas qu’une femme ne puisse jamais oser devenir seigneur.

Le zigonage de George-Étienne Cartier («bouffi») selon La Scie illustrée, journal satirique de Québec (1857)

C’était sans tenir compte des conditions de vie particulières de la Nouvelle-France, où la mortalité des hommes après l’âge de trente ans était beaucoup plus élevée que celle des femmes puisqu’ils s’adonnaient à la dangereuse traite des fourrures. Dans de nombreux cas, les veuves de seigneurs se sont retrouvées par la force de choses émancipées et héritières d’une seigneurie. Ce qui, vous vous en douterez bien, ne plaisait pas à tous au XVIIe siècle ! La grogne s’installa donc rapidement auprès des censitaires, heurtés par cette entorse aux rôles sexuels et inquiétés par l’incertitude quant au sexe de leur seigneur. Après de longues négociations avec l’intendant de la colonie, un compromis fut trouvé : avant de recevoir sa concession, chaque nouveau seigneur allait devoir se plier au zigonage, qui consiste à se présenter nu devant les censitaires assemblés sur les terres de la commune. À la vue de leur seigneur, les censitaires devaient crier « noune ! » (si leur seigneur était pourvu d’une vulve) ou « bisoune ! » (s’il était plutôt pourvu d’un pénis). Le zigonage se terminait par un grand banquet où les censitaires festoyaient aux frais de leur nouveau seigneur, qui à partir de ce moment recevait un surnom affectueux basé sur son apparence physique générale et ses organes génitaux en particulier.

La coutume du zigonage s’est maintenue après la conquête britannique de 1760 et s’est étendue aux députés et aux ministres suite à la création des institutions parlementaires en 1791. À partir de 1881, le zigonage des nouveaux élus a lieu dans le salon bleu de l’hôtel du parlement, à Québec ; la cérémonie est télédiffusée depuis 1958 et monopolise les conversations de la population des jours durant. Les politiciens québécois se plient de bonne grâce à cette épreuve et il n’y a eu qu’un seul premier ministre au XXe siècle qui a refusé de se soumettre au zigonage : Lucien Bouchard, qu’on connaît maintenant sous le sobriquet de « casseux de veillée ».

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