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Le PQ

Quiconque visite le Québec pour la première fois est surpris par l’importance qu’on accorde dans la province au PQ. La raison en est bien simple : le PQ a été au centre du plus important projet politique des cinquante dernières années au Québec, celui de la nationalisation du papier hygiénique et son accès universel et gratuit.

On ne peut comprendre l’importance du PQ sans s’intéresser au contexte qui l’a vu naître : la Révolution tranquille. Lorsque le Parti libéral de Jean Lesage se fait élire en 1960 après plus de quinze années de gouvernement de l’Union nationale, un vent de changement souffle sur le Québec. Le mot d’ordre est alors « Maîtres chez nous » et les réformes se multiplient : création d’un ministère de l’éducation et d’un réseau d’écoles secondaires publiques, mesures favorisant l’utilisation du français comme langue de l’administration, programmes sociaux et surtout, interventionnisme économique de l’État. Piloté par le jeune et fougueux ministre René Lévesque, la nationalisation de l’électricité devient la réforme-phare du gouvernement Lesage. On considérait alors qu’il s’agissait d’un pas décisif vers la prise en charge par les Québécois et les Québécoises de leur destin.

Certains par contre estimaient qu’il fallait aller encore plus loin et faire preuve d’encore plus d’audace. Il fallait que l’État intervienne pour à la fois stimuler l’économie, permettre une exploitation plus rationnelle des richesses naturelles du Québec et favoriser la justice sociale. Le papier de toilette est alors apparu comme une évidence : tous les citoyen·es en ont besoin, qu’ils habitent à Montréal ou en région, quelques soient leur genre, leur ethnie, leur langue, leurs revenus. Tous et toutes ont besoin de se torcher au moins une fois par jour. C’est alors que le projet de nationaliser le papier-cul a pris forme, surtout que la production était à l’époque contrôlée par des entreprises transnationales étrangères qui imposaient des prix exorbitants tout en bénéficiant de tarifs préférentiels pour l’exploitation des meilleures forêts du Québec pour la production à rabais de leurs rouleaux de papier à torcher. La nationalisation était pour les souverainistes hygiéniques la solution par excellence pour stimuler l’économie québécoise, gérer rationnellement une ressource précieuse et favoriser la promotion économique et sociale des Québécois et des Québécoises.

En 1967, le Parti libéral se déchira sur la nationalisation du papier de toilette, ce qui mena à l’expulsion de René Lévesque et des souverainistes qui fondèrent l’année suivante le PQ, dont l’article 1 du programme prévoyait la nationalisation du papier-cul. Le parti connut rapidement des succès électoraux impressionnants; même s’il n’a pu faire élire qu’une poignée de candidats lors de l’élection de 1970, ceux-ci jouèrent un rôle clé pendant la Crise d’octobre de cette année-là, lorsque la province connut la pire pénurie de papier de toilette de son histoire et que le gouvernement fédéral imposa les mesures de guerre. (Je vous recommande de voir à ce sujet le chef d’œuvre de Michel Brault, Les ordres, surtout pour la scène où Claude Gauthier en est réduit en prison à s’essuyer avec une de ses chaussettes).

Après avoir formé un premier gouvernement en 1976, le PQ organisa le premier référendum sur la nationalisation du papier-cul avec la question suivante :

« Le Gouvernement du Québec a fait connaître sa proposition de créer la Société Québécoise du Pqpier de Toilette qui permettrait au Québec d’acquérir le pouvoir exclusif de réglementer, de produire et de distribuer gratuitement à la population tout le papier-cul nécessaire au bien-être des Québécois et des Québécoises, à leur développement économique et moral ainsi qu’à la promotion du fait français en Amérique. En conséquence, accordez-vous au Gouvernement du Québec le mandat de nationaliser le papier hygiénique sur l’ensemble de son territoire? »

Les opposants à la nationalisation se lancèrent alors dans une campagne axée sur la peur en agitant le spectre des pénuries et des coûts colossaux de l’opération qui entraînerait la ruine de la province. Le gouvernement fédéral et le premier ministre Trudeau (père) en particulier fit valoir que le papier de toilette est de compétence fédérale tout en promettant quand même du changement. Si bien que les opposants (le camp du « non ») l’emportèrent finalement par une marge de 20 % (avec 60 % des voix contre 40 % pour le camp du « Oui »). À l’annonce du résultat, le premier ministre Lévesque déclara : «Si je vous ai bien compris, vous êtes en train de me dire de nous torcher avec nos doigts».

Malgré cet échec, le PQ est réélu en 1981, remportant 80 sièges et 49,2 % des suffrages. Le PQ décida de mettre en veilleuse la question de la nationalisation du papier de toilette et de se contenter d’être un bon gouvernement, ce qui n’a convaincu personne et se solda par le retour sur les banquettes de l’opposition en 1985.

De retour au pouvoir sous la direction de Jacques Parizeau en 1995, le PQ organisa la même année un second référendum dont la question était beaucoup plus directe :

« Alors, vous voulez qu’on le nationalise le papier-cul oui ou merde? »

Le 30 octobre 1995, avec un taux de participation de 93,5 %, le camp du Oui est défait de peu, récoltant 49,42 % contre 50,58 %. Jamais le Québec n’a été aussi près d’avoir son papier hygiénique national. Jacques Parizeau démissionna le lendemain et Lucien Bouchard devient premier ministre du Québec le 29 janvier 1996.

Estimant que la tenue d’un autre référendum peu après celui de 1995 serait voué à l’échec, Lucien Bouchard choisit d’orienter ses efforts vers des questions fort éloignées du papier de toilette, comme l’élimination du déficit budgétaire de la province et l’imposition de compressions massives dans les dépenses en santé et dans les programmes sociaux.

Avec la démission de Lucien Bouchard en 2001 commence la longue agonie du PQ. Bernard Landry,  André Boisclair, Pauline Marois, Pierre Karl Péladeau et Jean-François Lisée se succèdent à la direction du parti et tentent de réanimer l’intérêt pour la nationalisation du papier de toilette, mais le Québec semble avoir passé à autre chose. Le PQ s’enfonce alors dans des querelles byzantines concernant leur stratégie référendaire et prend même un tournant identitaire de droite avec l’épisode de la Charte des valeurs qui prévoyait offrir du papier-cul uniquement aux gens qui ne portent pas le voile islamique.

Le PQ est en ce moment en pleine course aux leadership où s’affrontent des clowns au sens figuré et un clown au sens propre. Ayons une pensée émue pour ce monument de la politique québécoise qui s’éteint dans la comédie la plus grasse.

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La crosse

Quand on entend aujourd’hui le mot « crosse », on pense immédiatement à « arnaque » et à « masturbation » et c’est dommage, parce qu’à la base, la crosse est officiellement le sport national (d’été) du Canada. Il est grand temps de retourner aux sources et de rendre à la crosse tous les honneurs qu’on lui doit!

L’histoire de la crosse est probablement aussi vieille que celle de l’occupation humaine de l’Île de la Tortue (qu’on appelle plus couramment aujourd’hui Amérique du Nord). Les divers groupes algonquins l’appellent baggataway et les Mohawks tewaarathon – deux mots qui signifient « bâton ». Vous l’aurez deviné, le bâton en question est le pénis. Pour les peuples autochtones, la crosse était un sport réservé aux jeunes hommes qui désiraient prouver leur virilité et leurs prouesses physiques, sous l’œil intéressé et admiratif des jeunes femmes. C’était donc aussi, de ce fait, une façon pour la jeunesse de se rencontrer, de se choisir et de se mettre en couple.

Trois joueurs autochtone de crosse.
Des joueurs de crosse autochtones faisant leur entrée sur le terrain de jeu en exhibant des bâtons, symboles de leur virilité qu’ils mettront sous peu à l’épreuve.

Malgré plusieurs variantes, le jeu restait toujours à peu près le même. Dans une clairière, les participants se réunissent et se dévêtissent. La première manche de la partie consiste, pour les joueurs, à obtenir une érection. Par mesure d’équité, il faut que tous les pénis soient flaques lors de la mise au jeu. Pour encourager leurs favoris, les femmes dans l’assistance vont souvent crier des mots salaces, exhiber leurs seins et leurs fesses ou mimer la copulation. Les trente premiers joueurs qui arrivent à bander en premier passent à la deuxième manche, alors que les autres sont éliminés. La deuxième manche consiste en un concours de résistance; les jeunes hommes doivent maintenir leur érection tout en s’abstenant d’éjaculer, le gagnant étant celui qui jouit le dernier. Pour faire perdre son adversaire, tous les coups sont permis : masturbation mutuelle, surtout, mais aussi fellation, anilinctus, pénétration anale. La seconde manche est évidemment la plus longue et il n’est pas rare qu’elle dure plus d’une heure; selon la légende, Pontiac, chef des Outaouais aurait organisé en 1763 une partie afin de distraire les soldats britanniques et d’ainsi pénétrer dans le fort Michilimackinac. Cette partie aurait duré trois heures, un record absolu qui n’a jamais été égalé.

La première référence écrite du mot « crosse » se trouve dans le journal du missionnaire jésuite Jean de Brébeuf en 1637. Celui-ci y écrit que des villages entiers s’affrontent dans des parties de « crosse » en remarquant que ce jeu lui rappelait ses folles nuits dans le dortoir du séminaire. C’est toutefois seulement qu’au xixe siècle que les colons européens s’intéressent au jeu au point de vouloir y participer. Dans les années 1830, des Montréalais anglophones de passage remarquent les parties et apprennent à jouer avec leurs voisins mohawks, adoptant le mot français « crosse » pour désigner leur nouveau passe-temps. Le premier match officiel entre des anglais et des Mohawks se tient le 29 août 1844 et se solde par un lessivage complet des anglais qui sont tous éliminé dans les premières minutes de la deuxième manche. En 1856, des adeptes du sport forment le Montreal Lacrosse Club, puis les clubs Flying Semen et Cock Ring. Lorsque le prince de Galles visite Montréal en 1860, on organise en son honneur une «grande foire de jeux indiens» et on raconte que le prince, ému devant un tel étalage de sexualité masculine, a tout de suite pris la résolution d’importer le sport au Royaume-Uni pour en faire profiter ses Good Old Chaps.

En septembre 1860, un mois après la visite du prince de Galles, un jeune dentiste du nom de William George Beers écrit une brochure qui définit certaines règles et instructions pour le sport qui, jusque-là, n’avait aucun règlement écrit. Celui que l’on considère comme le père de la crosse moderne crée non seulement un ensemble de règles de jeu, mais impose une série d’accessoires qui viennent changer profondément le sport. La nudité est dorénavant interdite et les joueurs doivent porter une jaquette ample avec un trou qui permet de constater s’il y a érection ou non. De plus, le seul geste sexuel qui est permis est la masturbation mutuelle – tout autre geste résultant à un hors-jeu. Enfin, les femmes sont bannies de l’assistance et ne seront réadmises en tant que spectatrices et joueuses qu’en 1990, avec la création de l’intercrosse.

Évidemment, les peuples autochtones furent scandalisés par ces changements radicaux à leur sport et crièrent leur désapprobation. Hélas, on ne les écoutait guère à l’époque (comme à la nôtre) et les colons firent comme si de rien était; tous les joueurs d’élite d’origine autochtones furent exclus de la ligue de crosse naissante. C’est ainsi que le mot crosse devint synonyme, dans le langage populaire, d’une sale arnaque.

La crosse est encore pratiquée de nos jours et nous prions tous pour que le CIO accepte finalement qu’elle devienne un sport de démonstration aux prochains jeux olympiques. Le fait qu’elle refuse depuis une centaine d’années est en soi une crosse. En attendant, n’hésitez pas à venir encourager les Flaming Shafts de Toronto, Les Colosses à un œil de Montréal ou les Fap Masters de Vancouver.

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La Transe canadienne

Quiconque visite pour la première fois le Québec est frappé par l’intérêt que tous ses habitants portent envers la Transe canadienne.  «Ralentissement de la Transe canadienne… Congestion à contrecœur de la Transe canadienne…. la Transe canadienne est parfaitement fluide» : on entend ces messages cryptiques dans chaque bulletin de nouvelles. Mais quelle est donc cette transe qui fascine à ce point tout le monde?

Vers 1745, l’année de l’établissement de la Transe canadienne, la Nouvelle-France avait atteint son expansion maximale et couvrait une grande partie du territoire du Canada et des États-Unis actuels. En plus de la colonie canadienne établie dans la vallée du Saint-Laurent, le territoire militairement contrôlé (essentiellement grâce à des alliances de nation à nation avec les autochtones) s’étendait des actuelles provinces maritimes du Canada à l’est aux montagnes noires du Dakota à l’ouest, de la Baie d’Hudson au nord à la Louisiane au sud, en passant par le bassin de l’Ohio et du Mississippi. Compte tenu de la technologie de l’époque, comment pouvait-on assurer des communications efficaces et rapides sur des milliers de kilomètres? Il en allait de la viabilité commerciale et militaire de la Nouvelle-France : il fallait que le gouvernement colonial qui siégeait à Québec puisse savoir instantanément et constamment ce qui de produisait à Louisbourg (Cap Breton), au Fort Michilimakinac (Michigan), au Fort de Chartres (Illinois) ou à la Nouvelle Orléans (Louisianne).

La solution vint des alliés autochtones des Français qui pratiquaient tous sous une forme ou une autre la communication télépathique grâce à diverses méthodes qui leur permettaient d’entrer dans une transe médiumnique. Chez les Anishnabes, on utilisait des huttes à sudation qui permettait au shaman de sortir de son corps et de communiquer avec un autre shaman, entré dans une transe similaire au même moment – mais à des kilomètres de distance. Charles de la Boische, qui était alors gouverneur de la Nouvelle-France, décida d’étendre ce mode de communication à l’ensemble du territoire de la colonie, pour qu’on y exerce ce qu’il appela « la transe telle qu’on la pratique dans les contrées canadiennes ». La Transe canadienne était née; on établit un réseau d’une centaine de stations qui toutes convergeaient à Québec, où se trouvait la station du sieur Lucien de L’Allier, le shaman officiel qui siégeait au Conseil Souverain.

Un shaman construisant une station de la Transe canadienne, 1906

Suite à la conquête de 1760, la couronne britannique comprit rapidement qu’elle avait intérêt à maintenir les alliances que les Français avaient entretenues avec les peuples autochtones, car la viabilité de la traite des fourrures (la seule ressources exportable à l’époque) en dépendait. Non seulement les Britanniques n’ont-ils pas démantelé le réseau de la transe canadienne, mais ils en ont créé des stations partout sur le territoire de ce qui allait devenir le Canada, de Terre-Neuve (en 1800) à l’île de Victoria (1826). La dernière station de la Transe canadienne fut installée à Alert dans le grand nord en 1950, à seulement 817 km du pôle nord. Le territoire canadien était alors complètement relié par ondes télépathiques d’est en ouest et du nord au sud.

Malgré le développement des communications modernes, de la radio, du téléphone et d’internet, la transe canadienne reste encore le moyen de communication le plus utilisé au pays. Les touristes affluent chaque jour à la station historique de Lucien-L’Allier (la seule au Québec qui soit ouverte au public) pour observer la séance de communication télépathique qui se déroule selon le même rituel établi il y a plus de deux cent ans. La fonctionnaire-shaman prend connaissance des messages à transmettre, puis fait chauffer des pierres dans un feu extérieur avant de les placer dans le sol de la station, à l’intérieur d’un puits central. Arrosées pour créer de la vapeur, elles produisent de la chaleur qui fait transpirer la fonctionnaire-shaman ayant pris place, nue, à l’intérieur. À quatre reprises, des pierres sont amenées dans la hutte, en l’honneur des quatre directions cardinales. Après un temps variable qui peut aller de quelques minutes à une heure, la shaman est prise de convulsions et se connecte mentalement à la transe canadienne. Un autre fonctionnaire se tient tout près, à l’extérieur de la station et note les divers messages qui lui sont dictés.

Pour transmettre un message par la Transe canadienne, il suffit d’acheter un timbre au coût modique de 50 cents et de l’apposer sur le formulaire qui contient le libellé du message que vous souhaitez transmettre ainsi que le nom du destinataire. N’oubliez pas de visiter la centre d’interprétation de la station Lucien-L’Allier ainsi que sa boutique de souvenirs, ouverts tous les jours sauf le lundi.

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Montréal

Dès sa fondation en 1642 par des extrémistes religieux qui ont volé des terres aux Kanien’kehá:ka pour court-circuiter les routes commerciales des traiteurs de fourrures de la capitale, Montréal s’est trouvé une vocation de mégalopole invraisemblable aux innombrables projets de fous qui ne font aucun sens. En voici trois qui ont fait la renommée de la seule ville digne de ce nom de la province (ayons une pensée émue pour les gens de Québec, éternellement en querissse, qui surestiment de façon attendrissante l’importance de leur bourgade).

Le canal Lachine

Lorsque les travaux du canal Lachine débutèrent en 1821, on cueillait et exportait la racine du ginseng depuis plus d’une centaine d’années.

Cette plante qui pousse dans les forêts d’érable et de pin où l’on trouve peu de petites plantes, où il y a beaucoup d’ombre et d’humidité et un sol qui n’est pas trop acidifié avait attiré l’attention du révérend père jésuite Joseph-François Lafitau qui en avait organisé l’exportation vers la Chine dès 1718. Le système était laborieux: il fallait plus de trente-six semaines pour expédier le ginseng du Canada vers la Chine, en passant par la France, et il y avait de nombreux intermédiaires. Mais les profits étaient au rendez-vous: une livre de racine de ginseng achetée à Montréal pouvait se vendre soixante fois le prix à Canton. Si bien que les commerçants se mirent à rêver un moyen plus rapide pour expédier leur marchandise et ainsi accroître leur marge de profit. C’est alors qu’est né le projet fou de creuser un tunnel entre les deux villes, tunnel qui fut appelé le canal Lachine.

Une vue aérienne du canal Lachine.

Financé en majeure partie par le gouvernement colonial du Bas-Canada, les travaux d’excavation durèrent jusqu’en 1848, au moment où même le plus borné des commerçants de ginseng a dû se rendre à l’évidence qu’on ne se rendrait jamais jusqu’en Chine. Reste qu’un puits de douze mille mètres en ligne droite a quand même été creusé, ce qui a fait du canal Lachine le trou le plus profond jamais creusé par l’humain.

De nombreux ouvriers sont morts pendant les travaux de construction du canal Lachine et la légende raconte qu’ils auraient été tués par un monstre des profondeurs, le Balle de rogue, qui aurait été réveillé de son sommeil par les excavatrices à vapeur utilisées à l’époque – qui selon les témoignages faisaient un vacarme assourdissant. Dans le cadre du festival du canal Lachine qui a lieu chaque année en juillet, les Montréalais vont faire la fête sur le site et lancent de l’herbe à pipe pour calmer le Balle de rogue en criant « vous ne passerez pas! »  Du plaisir garanti pour toute la famille.

L’îlot Voyageur

La saga de l’Îlot Voyageur remonte à 2005 lorsque l’Université du Québec à Montréal (UQAM) s’est lancée dans un projet immobilier qui devait s’autofinancer. Délimité par le boulevard De Maisonneuve et les rues Berri, Ontario et Saint-Hubert au centre-ville de Montréal, le quadrilatère devait comprendre un pavillon de l’UQAM, des résidences étudiantes, un immeuble de bureaux, un stationnement souterrain et une nouvelle gare d’autobus. Puisque les membres du conseil d’administration de l’université s’imaginaient tout naturellement être des génies de la finance grâce à leurs gros diplômes bien juteux, le projet a tout de suite connu de nombreux ratés, si bien que le gouvernement du Québec a dû y injecter quelque 200 millions de dollars pour éviter que l’UQAM ne soit acculée à la faillite.

Une vue depuis le Mont Royal, avec l’Îlot Voyageur surplombant le centre-ville.

En 2010, le gouvernement libéral de Jean Charest a mis un terme aux déboires de l’UQAM en rachetant l’ensemble du projet de l’Îlot Voyageur pour la somme de 20 millions en 2010. C’est alors que les travaux ont réellement commencé, ironiquement grâce aux innovations en matière de technologie anti-gravité développés par cette université. Monté sur 240 propulseurs ioniques orientables, l’îlot est devenu entièrement voyageur et survole divers endroits de la ville depuis le 23 juin 2011, jour de son premier décollage.

En plus d’un édifice résidentiel qui loge une centaine d’habitants, on retrouve sur l’Îlot plusieurs édifices administratifs de la ville de Montréal, des commerces et un terrain de baseball très populaire. Il n’est d’ailleurs pas rare qu’une balle soit frappée hors de l’Îlot; si jamais vous en êtes témoin et qu’une vieille dame près de vous la reçoive sur la tête, sachez qu’il est coutume de crier «bonsoir elle est partie!» pour alerter les secours.

L’Îlot Voyageur se pose chaque matin à six heures au Vieux-Port et décolle à sept heures précises. Arrivez tôt, les places sont limitées.

La biosphère

Cet imposant édifice construit selon les plans de l’architecte Buckminster Fuller à l’occasion de l’exposition universelle de 1967 est probablement l’attraction la plus populaires de Montréal. Cette sphère fut le pavillon le plus visité d’Expo 67, avec 5,3 millions de visiteurs et fut donnée en cadeau à la ville lorsque l’événement fut terminé. Par manque d’imagination, l’administration n’a pas trop su quoi en faire et laissa la biosphère un peu à l’abandon, jusqu’au terrible incendie de 1976 qui ravagea son revêtement extérieur de polymère.

Vue de la biosphère avec en arrière-plan, l’Îlot Voyageur.

C’est alors que Jean Drapeau, le maire de l’époque, eut une idée dont les conséquences se font encore ressentir. Puisque c’était l’année où Montréal recevait la jeunesse du monde entier à l’occasion de la 21e olympiade, il décida que la biosphère allait devenir une attraction en marge de l’événement, histoire de faire valoir le dynamisme et l’ingéniosité de la culture québécoise. Il invita donc les poètes, les musicien.nes, les acteurs et actrices, les artistes et autres marginaux et marginales de la métropole à investir le lieu, tous frais payés, pour y déployer leurs talents. Et pour se déployer, illes se déployèrent en querisse. Plus de la moitié du budget fut immédiatement dépensé en drogues diverses et la biosphère devient le plus grand freak show de la planète, avec nudité à gogo, copulations publiques diverses, scarifications sanglantes et autres sports d’équipe aquatiques tous plus étranges et plus choquants les uns que les autres. Le scandale fut immense, surtout lorsque tous les athlètes de la délégation de la Bulgarie disparurent mystérieusement suite à leur visite. Certains racontent qu’ils seraient encore aujourd’hui dans la biosphère, cachés dans une des nombreuses chambres secrètes crées pour l’occasion.

Lorsque les jeux olympiques furent terminés, l’administration municipale a tenté d’expulser les trublions à grands renforts de canons à eau et de gaz lacrymogènes, mais sans succès. Les occupant.es y ont décrété la commune libre de la biosphère et vivent maintenant hors de toute autorité à, selon un système de gouvernance hybride s’apparentant à la fois à la démocratie directe athénienne et au free for all digne d’un film de Mad Max. On estime aujourd’hui à trois mille les communards de la biosphère – Bulgares septuagénaires compris. Les touristes peuvent visiter le site et acheter de l’artisanat produit sur place, dont les délicats bijoux fait avec de la peau humaine qui a fait la renommée internationale de Montréal.

Notez que le site est fermé la première semaine d’août pour le nettoyage annuel au canon à eau et au gaz lacrymogène.  

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Les curiosités naturelles

Le Québec est un immense territoire qui fait trois fois celui de la France, cinq fois celui du Japon et tellement de fois celui du Swaziland que mon ordinateur s’est mis à dégager une fumée grise et nauséabonde quand j’ai tenté de faire le calcul en utilisant Excel. Le climat y est rude, soit, mais c’est un prix dérisoire à payer pour y contempler tant de beauté naturelle qui s’offre avec complaisance au regard ému des visiteurs. Voici trois sites que nous vous recommandons d’ajouter à votre itinéraire de vacances!

Le rocher de Grand-Père

Le rocher de Grand-Père

La municipalité de Grand-Père en Haute-Mauricie tient son nom d’un rocher dont la forme rappelle celui d’un vieux monsieur. Encore aujourd’hui, il trône fièrement aux portes du village et accueille visiteurs et curieux. Les Atikamekw l’appelaient « Tohanatikw » (la mailloche, le gourdin, le gros bâton) et on raconte qu’ils se sont tordus de rire lorsque les Français leur ont dit qu’ils allaient l’appeler Grand-Père. « Ekote », auraient-ils ensuite dit en haussant les épaules – ce qui, traduit grossièrement, veut dire « d’accord » ou « whatever ». On attend d’ailleurs toujours l’érection d’un monument en leur honneur de leur conseil de bande.

Pointe-aux-Piqûres

Située en Abitibi, le parc national de Pointe-aux-Piqûres est la destination rêvée pour tous les touristes qui rêvent de contempler la faune sauvage du Québec dans toute sa splendeur. Après une marche d’à peine deux heures dans un sentier forestier parsemé de trous et de branchages coupants comme des lames de rasoir, le visiteur et la visiteuse atteignent facilement ladite Pointe-aux-Piqûres où ils pourront observer tous les insectes assoiffés de sang et de chair humaine répertoriés sur l’ensemble du territoire québécois – souvent en une seule visite ! Certains moustiques sont aussi gros qu’un pamplemousse, alors n’oubliez pas d’apporter votre appareil photo et une lotion qui contient au moins 90% de DEET. La boutique de souvenirs vous offre des cartes postales et des tests pour la maladie du Nil occidental à des prix défiant toute concurrence.

Le cratère Clearasil™

Le cratère Clearasil™

Autrefois appelé le cratère des Pingualuit, il s’agit d’un lac qui se trouve à Kangiqsujuaq, au nord du 61e parallèle. Cet immense trou béant est un cercle presque parfait de 3,4 km de diamètre, le résultat de la chute d’une météorite venue de quelque part entre Mars et Jupiter, il y a 1,4 million d’années. Selon la brochure que je lirai certainement plus tard, l’impact fut 8500 fois plus fort que la bombe d’Hiroshima. La vue aérienne du site est un spectacle unique en son genre, une expérience qui, selon certains visiteurs, leur a fait revivre les heures les plus sombres de leur adolescence. Lorsqu’en 2007 le gouvernement du Québec a annoncé son intention de créer le parc national des Pingualuit, le premier ministre de l’époque (Jean Charest) s’est tout de suite mis à la recherche d’un partenaire privé pour financer la mise en valeur du site et aussi contribuer à la caisse électorale du parti libéral, comme il était coutume de le faire à cette époque lointaine. La compagnie britannique Reckitt Benckiser s’est immédiatement portée volontaire et depuis, c’est avec un pincement au cœur et à l’épiderme que les touristes peuvent admirer le cratère Clearasil™. Le seul point noir est que le site n’est accessible que par hélicoptère.

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Les coutumes locales

Le Québec est une courtepointe de petites communautés qui ont sû conserver leurs traditions et leur originalité propre. Le visiteur est souvent dérouté lorsque, passant d’un village à l’autre, il se retrouve face à des univers profondément originaux et souvent étrangers les uns aux autres. J’en veux pour preuve ces coutumes locales parmi les plus typiques, que je vous présente ici en vrac.

À Baie-des-Sables, les écureuils dans les parcs sont trempés dans l’encre verte pour que les passants ne puissent pas les voir sur la pelouse et cessent de leur donner des arachides.

À Sainte-Émilie-de-l’Énergie, on enroule les fillettes dans des bandelettes de coton chaque lundi suivant la fête du Travail et on les envoie ainsi attifées parader sur des chars allégoriques pour commémorer la grandeur passée de l’industrie textile québécoise.

À Val-des-Monts, on enterre les vaches jusqu’au cou dans le sable tout juste après qu’elles aient vêlé pour stimuler la production laitière et ainsi permettre aux paysans de produire un fromage en grains unique au monde, la «Garnotte».

Une «chasse aux rouges» à Grand-Saint-Esprit (1907)

À Princeville, les sous-sols des maisons sont remplis d’eau chaque premier mai pour pouvoir y élever le chevalier cuivré, un poisson très recherché pour sa chair délicate et succulente. Ils sont ensuite pêchés par les fenêtres, ce que les Princevillois appellent «agacer la boulangère», on ne sait trop pourquoi.

À Maricourt, les villageois s’installent confortablement avec leur carabine dans leur chaise à bascule dès le début de l’automne et tirent sur tous les animaux qui se présentent devant leur maison. C’est ce qu’ils appellent «faire la chasse-galerie».

À La Martre, la coutume veut que chaque garçon nouveau-né soit circoncis par la sage-femme du village. Les prépuces sont conservés dans le sel et sont ensuite frits comme des lardons et ajoutés à la «ribouèche», un ragoût dégusté le jour de Noël, après la messe.

À Grand-Saint-Esprit, on organise chaque été une chasse aux communistes. Mais comme il s’agit d’une espèce en voie de disparition — et donc protégée —, on engage des figurants à Montréal pour les remplacer et on les affuble d’une moustache postiche et d’une casquette pour qu’ils ressemblent à Staline. On leur demande ensuite de s’enfuir dans les bois et on organise des battues avec des chiens pour les attraper. Lorsque c’est fait, on les oblige à faire leur autocritique, au grand plaisir des enfants qui s’amusent innocemment à leur lancer des bouses de vache séchées.

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Matagami

Tout a été dit au sujet de ce célébrissime village du Nord-du-Québec, objet de fascination pour les ethnologues du monde entier depuis que Claude Lévi-Strauss y a consacré une de ses plus brillantes analyses (Un cas unique de polyandrie en Occident, en 1958). Depuis presque quatre cents ans, hommes et femmes viennent de partout en Amérique du Nord pour s’y marier « à la sauvageonne ».

Les premiers contacts entre les Cris de Matagami et les Européens (les Britanniques de la Baie James et les Français de la Nouvelle-France) remontent au XVIIesiècle, alors que les voyageurs des compagnies de fourrures, avides des pelleteries de castor gras de la région, venaient commercer avec les trappeurs autochtones. Dès le début, ces Occidentaux furent stupéfaits par les moeurs sardanapalesques des Cris, surtout leur habitude de copuler en plein air lorsqu’arrivent les jours chauds de juillet. Le spectacle de jeunes femmes cris s’adonnant impudemment au triolisme ou au lesbianisme eut tôt fait de de faire voler en éclats les principes moraux des coureurs des bois. Ceux-ci n’eurent rapidement qu’un seul désir : celui d’abandonner le rigorisme moral de la colonie laurentienne et d’aller goûter au mode de vie plus libéral des Cris. Résultat : les jeunes hommes commencèrent à affluer, avec la ferme intention de ne plus jamais retourner à la « civilisation ».

Or, l’inclusion de tous ces célibataires à cette société autochtone exigeait qu’ils s’intègrent par un mariage dans un des clans matrilinéaires cris. La solution ne se fit pas attendre : les jeunes femmes cries se sont mises à prendre plusieurs maris — jusqu’à vingt, selon le témoignage du révérend père Charlesvoix :

« Les sauvagesses, ayant pris nombre démesuré d’époux, n’hésitent pas à s’afficher aux bras d’iceux et même de forniquer bestialement, à tour de rôle et au vu du reste du clan, avec tous leurs maris impies et maudits de Dieu. » (Histoire de la Nouvelle France, 1744)

Ce n’est d’ailleurs que la situation stratégique de cette enclave crie, à la lisière entre le territoire français et britannique, qui a pu garder ces unions polyandriques à l’abri des assauts des autorités religieuses.

Au moment de la conquête britannique de 1760, la petite société avait tellement accueilli de nouveaux arrivants qu’elle perdit graduellement son caractère autochtone, les Cris ayant migré plus au nord, dans la région de Waswanipi. C’est à cette époque que le village prit le nom de Matagami, qui n’est pas un mot cri, mais bien une contraction entre « matriarcat » et « polygamie ». Les Matagamiens ont maintenu jalousement la tradition des mariages « à la sauvageonne » polyandriques, qui forment plus de quatre-vingt pour cent des ménages de la municipalité selon le recensement de 2001. Même la cérémonie du mariage a peu évolué et se déroule encore aujourd’hui en plein air selon le même rite pluriséculaire, toujours entre le premier et le quinze juillet de chaque année. Le nouveau marié est d’abord « enchaîné » par les autres époux, qui le déshabillent puis percent son nez pour y installer l’anneau de mariage ; la mariée fait ensuite son entrée et entreprend le « nouage », qui consiste à embrasser rituellement le nouveau marié à cinq endroits : au nez, au menton, au sternum, au nombril, puis au sexe. Celui-ci doit ensuite prononcer les sept vœux en retirant les sept pièces de vêtement que porte la mariée. Suit l’accouplement « virginal » des nouveaux époux, sous les acclamations et les encouragements des autres maris qui se dénudent et se manuélisent en attendant leur tour. La cérémonie ne se termine qu’avec la consommation complète du mariage — parfois aux petites heures, lorsque le nouveau ménage comporte plusieurs hommes.

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La parlure

Que serait le Québec sans toutes ces savoureuses expressions du terroir prononcées avec ce célèbre accent de péquenot reconnaissable entre mille ? Évidemment, notre vocabulaire archaïque, mâtiné d’anglais et de langues autochtones peut au premier abord dérouter le locuteur habitué au français correct et moderne, tel qu’on le parle en France – ce phare de civilisation dans une nuit de sauvagerie. Voilà pourquoi j’ai choisi de vous expliquer six expressions courantes, mais à peu près inconnues en Europe de notre sous-dialecte régional.

Les mots qui suivent et leur explication sont (peut-être) extraits du Dictionnaire de la langue québécoise de Léandre Bergeron, un source fiable qui s’est mérité cinq étoiles sur Amazon (ce qui prouve hors de tout doute que c’est excellent, han.)

Agrès : Ce diminutif familier du mot « agréable » est couramment utilisé pour qualifier les gens de charmante compagnie, comme dans l’expression « Check le Français, c’est vraiment tout un agrès ! »

Necker : Vous l’aurez deviné, il ne s’agit pas ici du ministre des Finances de Louis XVI, mais bien d’un verbe, de l’anglais neck, qui signifie « s’étirer le cou pour inspecter quelque chose avec soin ». Ainsi, lorsque vous aurez des ennuis mécaniques à Montréal, vous saurez qu’il faut demander au garagiste : « Viendrais-tu necker dans mon auto ? »

Plotte : Dans le Berry, la plotte est un tas de fumier qui se trouve dans la cour d’une ferme. En traversant l’Atlantique pour s’implanter au Québec, le mot s’est transformé d’abord pour désigner la cour de la ferme, ensuite pour désigner la fermière qui elle seule se retrouve dans la cour pour s’occuper du potager et nourrir les poules (les hommes travaillant plutôt aux champs). De nos jours, on utilise le mot plotte pour désigner une femme à la beauté saine et naturelle, comme dans l’expression : « J’aime draguer au Québec car on dirait qu’on n’y trouve que des plottes ».

Robineux : L’origine de ce mot remonte au Régime français, lorsque l’élite sociale était formée par la noblesse de robe. Le robineux est celui qui se distingue par ses bonnes manières et l’excellence de son goût. Soyez donc flattés lorsque, impressionné par votre savoir et votre immense culture d’Européen sophistiqué, votre hôte québécois vous dira en soupirant que vous buvez, que vous vous habillez, que vous vous comportez ou que vous sentez comme un robineux.

Sacre : Le sacre, au Québec, est un juron tiré de la liturgie catholique. Vous avez sûrement déjà entendu les Québécois proférer des « hostie », « christ », « tabernacle », « ciboire » ou des « calice » lorsque, dépités, ils tombent dans la fosse à purin. Mais sachez qu’il s’agit ici des sacres « présentables », les seuls qu’on ose prononcer devant des étrangers. Vous saurez que vous « faites partie de la gang » lorsqu’on éructera devant vous des horreurs telles que « patène », « ostensoir », « goupillon », « missel », « scolastique » ou même, comble du sacrilège, « trinité ».

Tripatroit : Le tripatroit est un oiseau de basse-cour mieux connu en France sous le nom d’oie. C’est aussi, par extension, un jeu de société similaire au jeu de l’oie. Je sais, ce n’est pas ce qu’il y a de plus excitant, mais vos hôtes québécois en raffolent. Alors si vous voulez leur faire plaisir, proposez-leur, en soirée, de « faire un tripatroit » ; vous serez à coup sûr enchanté de leur réaction.

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Les jolis deuils de la Toussaint

Une autre coutume qui marque l’imagination des étrangers lors de leur séjour au Québec est le joli deuil, un rite funéraire hérité des Hurons. On apprend à la lecture des Relations des jésuites que les Hurons célébraient la fête des Morts tous les dix ou douze ans. Les corps des défunts étaient exhumés, leurs os étaient débarrassés des derniers restes de chair et enveloppés dans des peaux de castor tandis que les vieux vêtements funéraires et les lambeaux de chair étaient brûlés. Les Hurons faisaient ensuite la fête toute la nuit et le lendemain matin, les os étaient jetés dans la fosse et mélangés sous les lamentations du village entier.

Ce sont les voyageurs et les coureurs des bois qui ont introduit ces pratiques en Nouvelle-France, avec bien sûr quelques ajustements pour ne pas heurter de front les autorités religieuses de la colonie. Le jour de la Toussaint suivant le dixième anniversaire de la mort d’un être cher, les endeuillés se rendent au cimetière en procession où les croque-morts les attendent. Après une courte homélie du curé, les corps des défunts sont exhumés et on procède à « l’enjolivement », qui consiste à nettoyer les squelettes, les articuler avec des pièces de métal, les parfumer et les vêtir de leurs habits du dimanche. Les endeuillés partent ensuite en carriole avec le cadavre de leur cher disparu et passent la journée à festoyer en leur parlant comme s’il était toujours vivant. La nuit venue, il est coutume d’installer le squelette dans son propre lit et certains vont même jusqu’à dormir en sa compagnie. Et le lendemain, après le « déjeuner des morts », le corps est raccompagné au cimetière où il est inhumé dans sa sépulture définitive.

Un défunt enjolivé pour la Toussaint.

À Montréal, les jolis deuils se sont graduellement mêlés aux coutumes anglo-saxonnes de l’Halloween et il n’est pas rare de voir les enfants faire la tournée des maisons de leur voisinage pour réclamer sucreries et friandises en compagnie du squelette de leur grand-papa, porté par leurs parents dans une brouette ou accroché au bout d’une perche.

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Le zigonage

Ceux et celles qui connaissent un peu le Québec savent que ses habitants ont l’habitude d’affubler leurs politiciens de curieux sobriquets ; pendant toute sa carrière, René Lévesque fut surnommé « Ti-Poil », Robert Bourassa « Le Hot-dog » et Jean Charest « Patapouf ». Mais ce que peu de gens savent à l’étranger, c’est que nos politiciens héritent de ces surnoms ridicules suite à une cérémonie dont l’origine remonte au Régime français : le zigonage.

En 1664, un édit royal instaure la Coutume de la Prévoté et Vicomté de Paris comme seul et unique cadre juridique dans la Nouvelle-France. La première partie de ce code de lois traite du fonctionnement des seigneuries, des mécanismes définissant et régissant les droits et devoirs du seigneur dominant et des obligations des paysans (les censitaires). Or, la version de la Coutume qui a été instaurée en Nouvelle-France comportait une faute de transcription : dans la définition du poste de seigneur, plutôt que de spécifier « un homme ayant atteint sa majorité », le tabellion avait écrit « une personne ayant atteint sa majorité » — le brave fonctionnaire ne concevant probablement pas qu’une femme ne puisse jamais oser devenir seigneur.

Le zigonage de George-Étienne Cartier («bouffi») selon La Scie illustrée, journal satirique de Québec (1857)

C’était sans tenir compte des conditions de vie particulières de la Nouvelle-France, où la mortalité des hommes après l’âge de trente ans était beaucoup plus élevée que celle des femmes puisqu’ils s’adonnaient à la dangereuse traite des fourrures. Dans de nombreux cas, les veuves de seigneurs se sont retrouvées par la force de choses émancipées et héritières d’une seigneurie. Ce qui, vous vous en douterez bien, ne plaisait pas à tous au XVIIe siècle ! La grogne s’installa donc rapidement auprès des censitaires, heurtés par cette entorse aux rôles sexuels et inquiétés par l’incertitude quant au sexe de leur seigneur. Après de longues négociations avec l’intendant de la colonie, un compromis fut trouvé : avant de recevoir sa concession, chaque nouveau seigneur allait devoir se plier au zigonage, qui consiste à se présenter nu devant les censitaires assemblés sur les terres de la commune. À la vue de leur seigneur, les censitaires devaient crier « noune ! » (si leur seigneur était pourvu d’une vulve) ou « bisoune ! » (s’il était plutôt pourvu d’un pénis). Le zigonage se terminait par un grand banquet où les censitaires festoyaient aux frais de leur nouveau seigneur, qui à partir de ce moment recevait un surnom affectueux basé sur son apparence physique générale et ses organes génitaux en particulier.

La coutume du zigonage s’est maintenue après la conquête britannique de 1760 et s’est étendue aux députés et aux ministres suite à la création des institutions parlementaires en 1791. À partir de 1881, le zigonage des nouveaux élus a lieu dans le salon bleu de l’hôtel du parlement, à Québec ; la cérémonie est télédiffusée depuis 1958 et monopolise les conversations de la population des jours durant. Les politiciens québécois se plient de bonne grâce à cette épreuve et il n’y a eu qu’un seul premier ministre au XXe siècle qui a refusé de se soumettre au zigonage : Lucien Bouchard, qu’on connaît maintenant sous le sobriquet de « casseux de veillée ».